Manifeste pour un optimisme éclairé
Chapitre VI

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- VI -

Imaginez que vous êtes la mairesse d’un village. Une toute petite collectivité où il fait bon vivre, entourée de paysages égayants. Au fil des mois, on vient régulièrement toquer à la porte de votre bureau pour vous faire part de problèmes divers : un garçon s’est fait voler son vélo ; des chevreuils ont grignoté les laitues du jardin communautaire ; il y a eu une altercation à la sortie d’une taverne ; une aînée vénérable est malade ; le toit de l’école a besoin d’être rénové ; une bande de chats a pris l’habitude de faire ses besoins dans un puits et l’eau des environs risque d’être contaminée. Certains problèmes sont plus graves que d’autres ; certains n’ont pas de solution évidente. Il vient un moment où vous êtes surmenée, et quelques conseillers rabat-joie déteignent sur vous ; vous vous dites, « mais il n’y a que des problèmes dans ce patelin ! »

C’est alors qu’un aîné du village vous prend par la main et vous invite à prendre un bol d’air frais. Il vous montre les grands arbres matures qui ont résisté aux intempéries de l’hiver dernier ; il vous parle de la qualité de l’air, vous rappelle le sourire des enfants, le talent des artisans ; il y a somme toute beaucoup moins de violence qu’au siècle précédent, et le village, ne l’oublions pas, gagne presque chaque année un fameux concours de pâtisseries. Une heure plus tôt, vous n’y voyiez plus clair, terrassée par les dossiers qui s’accumulaient sur votre bureau. Maintenant, vous les remettez en perspective, et vous retournez au boulot, inspirée.

Sans cet entrain, sans cette énergie, il est difficile de régler les problèmes qui doivent l’être.

Les journaux et les actualités télévisées peuvent aider à comprendre des enjeux importants – encore faut-il se méfier de la désinformation et de la manipulation des médias, qui pourraient faire l’objet de volumineuses études. Mais si pertinentes soient ces plateformes, leur nature se prête presque exclusivement aux mauvaises nouvelles. Peut-être sommes-nous particulièrement friands de ces actualités navrantes ; peut-être est-ce une affaire d’évolution, de survie de l’espèce. Jadis, le témoignage d’un voisin dont l’enfant venait d’être dévoré par des loups qui rôdaient autour du village avait probablement plus de chances de retenir notre attention et de s’inscrire dans notre mémoire que les indications d’un copain qui nous parlait d’une talle de bleuets sauvages. Évidemment que les mauvaises nouvelles peuvent avoir leur utilité !

Malheureusement, par un étrange glissement sémantique, nos sociétés en mal de repères en arrivent parfois à penser que les journaux reflètent la totalité de l’état du monde. Ils peuvent fournir un instantané louable et nécessaire, mais par définition, une photo est limitée par un cadre physique et temporel. On veut savoir ce qui se passe sur la planète et on ouvre la télévision ; le geste est légitime, et parfois indispensable. Impossible de régler les vrais problèmes lorsqu’on ne sait pas les identifier (on entend par « faux problèmes » ceux qui se règlent d’eux-mêmes, pour ainsi dire, et sans causer de dégâts…). Mais quand nos sources sur « l’état du monde » se limitent à d’incessants recensements de tout ce qui cloche, pouvons-nous vraiment affirmer que notre vision du monde est objective ?

Cette distorsion est encore aggravée par notre intérêt – au demeurant naturel – pour la fiction. L’humain aime raconter des histoires pour s’expliquer le monde. Or, peut-être encore pour des raisons qui relèvent de la survie, ce sont souvent les événements à caractère tragique qui nous marquent le plus. Que le funeste éclipse le banal, cela se comprend. Mais tout se passe comme si notre sensibilité avait été déréglée par des années d’exposition à des récits « optimisés » (comme le serait un pur travail comptable), des recettes dramatiques qui capitalisent sans cesse sur nos réactions les plus reptiliennes, en soulignant trois fois et au crayon rouge chaque occurrence malheureuse. Une bonne histoire, les conteurs le savent depuis Homère et La Poétique d’Aristote, est affaire de tension : devant une volonté freinée, plus extraordinaires et plus nombreux sont les obstacles, plus le dénouement a de chances d’être satisfaisant. Un bonheur durable et serein n’offrirait pas de matière pour composer une histoire captivante : les histoires ne commencent pas par « ils vécurent heureux ». Mais cela n’est qu’une partie de l’affaire et, trop souvent, on manque d’équilibre, et on vend le mélodrame comme le ferait un vendeur de drogue.

Certes, la fantaisie et la détente sont légitimes ; et certes, on peut écrire des histoires violentes et humaines, dépeindre des réalités qui doivent l’être – la violence de L’Iliade ne l’empêche pas d’être l’une des pierres d’assise de la civilisation européenne, et la brutalité des récits de Toni Morrison mérite elle aussi sa place. C’est la recette, l’addiction, le processus purement mécanique qui sont à revoir, car les jouissances artificielles font d’assez mauvaises fondations pour le développement d’un altruisme durable. Il faut donc apporter plus de conscience, plus de présence à notre relation aux drames, en prenant parfois du recul pour les garder en perspective. Par exemple, Le Petit chaperon rouge envoie aux enfants le message qu’il y a des loups en ce monde ; c’est un message important. Mais que je sache, la morale n’a jamais été que la planète est principalement peuplée de loups.

Cela ne s’arrête même pas là, puisqu’on aime ressasser et resservir les drames. Et ceux qui jacassent ont tout à gagner, car comme l’écrivait Régis Debray dans Du bon usage des catastrophes, « quiconque communique à un public encore mal informé une nouvelle importante devient lui-même quelqu’un d’important ». Or, si notre philosophie est que seuls les malheurs importent vraiment, le cercle vicieux est amorcé et tourne de plus en plus vite. Cela pose encore un problème social très sérieux : à force d’être agressés de toutes parts, nous nous désensibilisons et faisons preuve d’une étonnante inertie quand résonne une véritable sonnette d’alarme, comme pour les questions d’environnement et d’atteinte aux droits humains. C’est un terrifiant remix de l’histoire du garçon qui criait au loup, un cauchemar dont nous ne pouvons sortir qu’en cultivant notre part d’humanité – nos facultés de compréhension, de bienveillance et de courage.

 

 

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