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  • Vincent Thibault

Éternalisme, nihilisme, bouddhisme

Dernière mise à jour : sept. 10

Note : Ce qui suit est la transcription (remaniée) d’une causerie offerte le 12 mai 2021 dans le cadre d’une série de rencontres hebdomadaires proposant une introduction à la philosophie et à la pratique du bouddhisme tibétain. Les rencontres commencent généralement par un bref entraînement au calme mental (shamatha), et se concluent le plus souvent par une contemplation thématique (par exemple, sur les « quatre pensées qui tournent l’esprit vers le Dharma » ou sur les « quatre illimités »). The Relaxed Mind de Dza Kilung Rinpoche et L’Art de la méditation de Matthieu Ricard constituent de bonnes introductions à ces pratiques méditatives.

La semaine dernière, nous avons parlé des quatre vérités des nobles; penchons-nous aujourd’hui sur un autre sujet fondamental pour bien comprendre le bouddhisme.


Rappelons d’abord que le but, ici, n’est pas de faire du prosélytisme. On ne cherche pas à augmenter la population de bouddhistes dans le monde. Vous pouvez naturellement chercher à mieux comprendre le Dharma sans renier votre propre héritage. Il y a des choses que je m’apprête à dire qui visent à nous aider à voir en quoi le bouddhisme se distingue des autres religions; ça ne veut pas dire que vous devez mettre à la poubelle tout ce qui vous a apporté de la bonté ou de la beauté dans votre vie.


L’enseignement du Bouddha nous permet notamment de découvrir notre vraie nature. C’est un des éléments qui fait ritournelle dans l’enseignement, et on apprend au fil du temps à mieux comprendre ce que ça implique. Le Dharma nous permet aussi de renouer avec ce qu’on pourrait appeler un « droit fondamental ». Tous les êtres ont ce droit, même s’ils l’oublient souvent : le droit de trouver une vraie liberté intérieure. Nous avons tous le droit de cultiver une certaine aisance par rapport à nos propres émotions – une relation plus saine, plus ouverte avec nos propres pensées. De nos jours, on évoque parfois le bouddhisme en proposant toutes sortes de méthodes de bien-être, et cela peut être problématique, dans la mesure où le véritable but du Dharma ne se résume pas du tout à une recherche de confort tel qu’on l’entend habituellement; le but, plutôt, est d’aller au-delà du dualisme. Il n’en reste pas moins qu’il y a une sorte d’aisance fondamentale à laquelle on a automatiquement droit à partir du moment où on a un esprit – un peu comme si vous aviez d’emblée un héritage en naissant dans une famille royale; sauf que tout le monde serait de sang royal. Personne ne vient vous accorder ou vous retirer le droit de faire l’expérience de cette liberté intérieure. Par contre, pour retrouver cette liberté, il se peut qu’il y ait beaucoup de chemin à faire. D’où la nécessité de se consacrer à l’étude, à la réflexion et à la méditation. Le Dharma nous permet aussi d’avoir plus de souplesse et de sagesse dans la façon dont on interagit avec le monde. On réagit parfois au quart de tour, ou on se trouve catapulté dans des positions extrêmes, mais on commence enfin à entrevoir qu’il y a moyen de vivre autrement.


Donc, en somme, la voie qu’on a choisie nous donne des moyens pour susciter en nous plus d’ouverture, plus de bienveillance, et plus d’humour, aussi. On sent parfois qu’on se crispe – autour d’une situation qui nous dérange, par exemple, ou autour d’un trait de caractère qu’on espérait avoir corrigé depuis des années –, et qu’on cristallise la situation dans laquelle on se trouve. Le Bouddha et les maîtres qui l’ont suivi nous donnent des pistes pour voir notre condition avec plus d’humour, ce qui peut être une autre forme de bienveillance.


Tout ça est lié à ce qu’on pourrait appeler la voie du milieu, une notion fondamentale, pour les bouddhistes. (Pour être clair, le terme « voie médiane » est souvent utilisé pour parler l’école Madhyamika du bouddhisme Mahayana; mais ici, je parle du bouddhisme en général, sans entrer dans les nuances des différents systèmes philosophiques.) C’est un sujet incroyablement vaste et profond, que les érudits étudient pendant des années; or, je ne suis pas un érudit. De toute façon, la quête de l’érudition n’est pas notre propos dans le cadre de ces rencontres hebdomadaires. Ça ne nous empêche pas d’aborder ce sujet, en commençant par la question : « milieu par rapport à quoi? De quoi cette voie s’éloigne-t-elle? » C’est une question importante, car l’appellation « voie du milieu » implique qu’il y a deux extrêmes. Quels sont ces deux extrêmes? C’est bien ce qui nous intéresse aujourd’hui.


Avant de répondre à cette question, on pourrait se demander si le bouddhisme est une religion. En fait, ça dépend de notre définition du mot « religion ». Mais une chose est certaine, c’est que c’est une spiritualité non-théiste. Or, la plupart des religions qu’on connaît sont soit monothéistes, soit polythéistes. Si l’idée qu’on se fait d’une religion implique inévitablement un théisme, le fait d’utiliser le mot « religion » pour parler du bouddhisme risque de nous désarçonner. Personnellement, j’y vois une religion non-théiste. Je préfère d’ailleurs dire « non-théiste » plutôt que « athée ». Je n’ai rien contre le mot « athéisme », mais il connote parfois une position un peu agressive, qui ressent le besoin de nier les croyances des autres et de s’attacher à son propre point de vue… Or, on ne cherche pas ici à dénigrer les autres religions. C’est pourquoi je parle de « non-théisme », même si c’est un peu douteux sur le plan linguistique. Évidemment, tous les athées ne sont pas belliqueux; je tenais simplement à souligner la nuance. Quoi qu’il en soit, le Dharma doit se pratiquer dans le respect des autres traditions et des autres points de vue.


Les deux extrêmes que j’aimerais aborder aujourd’hui ont des implications de la plus haute importance dans notre vie et dans notre approche de la méditation. Pendant une quinzaine d’années, j’ai fait des lectures, des voyages, j’ai rencontré des maîtres et tâté toutes sortes de pratiques, sans comprendre à quel point ce sujet était fondamental, jusqu’à ce qu’un de mes professeurs, en la personne de Sam Bercholz, ait l’immense bonté d’insister sur la compréhension de ces deux extrêmes, encore et encore et encore, ce qui est dans le droit fil de l’enseignement d’un de ses propres maîtres, Thinley Norbu Rinpoché.


Ces deux extrêmes sont l’éternalisme et le nihilisme.


L’éternalisme est un terme générique qui peut faire référence à toutes sortes de vues philosophiques, toutes sortes d’approches très différentes de la spiritualité. Mais c’est souvent associé à l’illusion que les phénomènes composés sont permanents. Les phénomènes dits « composés » sont faits de parties et dépendent de causes et de conditions. Prenons un arbre, par exemple : nul besoin d’investiguer longtemps pour comprendre qu’il est composé; même chose pour les meubles, notre corps, les bâtiments, les événements sociaux, les établissements scolaires et les institutions politiques.


Donc, la vue éternaliste estime que les phénomènes composés, ou du moins certains phénomènes composés, sont permanents. Elle est aussi associée à l’idée d’une espèce d’âme, qui perdurerait toujours quelque part en nous, et qui changerait de corps ou d’endroit à un moment ou un autre. (Soit dit en passant, le bouddhisme parle bien de renaissances, mais ce n’est pas exactement la même chose que la réincarnation telle que le conçoit, disons, l’hindouisme.)


Une notion éternaliste apparentée est celle d’un soi qui serait unitaire, autonome, indépendant et durable. Par exemple, imaginons que j’aie vécu toutes sortes d’épisodes difficiles dans ma vie, que je me sois constamment cherché dans ma carrière, dans mes études, dans mes relations amoureuses, et ainsi de suite; il se peut qu’à un moment, je veuille emprunter toutes sortes de méthodes susceptibles de m’aider à voir plus clair en moi, et que j’espère trouver enfin la petite notice biographique qui définirait parfaitement qui je suis. Je proclame, « voilà ma personnalité », et je cristallise cet « eurêka » en me répétant, « oui! c’est moi! c’est exactement la personne que je suis! j’ai cherché tellement longtemps! » On s’attache à ce genre de petit descriptif comme s’il reflétait quelque chose de durable, totalement indépendant de causes et de conditions.


Une autre variante de l’éternalisme est associée à l’idée qu’il y a quelque chose à l’extérieur de nous, bien indépendant, autonome et séparé de notre esprit, qui va nous sauver. Il y a là une forme de pensée magique. Le terme « éternalisme » peut aussi être associé à l’idée d’un Créateur autonome. Sur le plan logique, on peut difficilement défendre qu’un agent autonome et indépendant puisse créer des choses qui sont impermanentes tout en restant lui-même inchangé. Mais laissons la logique de côté pour l’instant et tâchons de voir au cœur de notre propre expérience. Quand on adhère à l’espoir que quelque chose d’entièrement extérieur va nous sauver, on risque de se déresponsabiliser; c’est donc une idée que le bouddhisme prend avec un grain de sel. Je ne veux pas nécessairement remettre en cause vos croyances, mais simplement vous inviter à observer ce que nos positions philosophiques impliquent, psychologiquement et spirituellement. Attendons-nous que tous nos problèmes soient réglés par un changement extérieur? C’est une question qui mérite d’être posée.


Il y a des tas d’histoires dans le bouddhisme de gens qui furent sauvés par des bouddhas, des bodhisattvas et des manifestations de personnages éveillés; il y a d’innombrables récits aussi colorés qu’inspirants. Personne ne dit qu’on ne peut avoir de lien avec des manifestations éveillées; tout ce qu’on dit, c’est qu’il y a une interaction; qu’il y a en ce monde des principes de causalité; et que la démarcation entre intérieur et extérieur n’est pas toujours aussi tranchée qu’on le croit. En outre, il nous incombe de faire des efforts sur la voie.


Le nihilisme, maintenant.


Il est associé à l’illusion qu’il n’y a rien – nil comme dans néant – au-delà de la matière; rien au-delà des phénomènes directement observables par les sens. Une des manifestations les plus fréquentes du nihilisme est de faire abstraction du fait que nos actes ont des conséquences au-delà de celles qui sautent aux yeux dans l’immédiat. Par exemple, j’ai récemment entendu parler de quelqu’un qui s’occupe d’un parc naturel; il y a là un lac, dans lequel certains coquins ont pris l’habitude d’aller jeter des déchets. Le gars a récemment trouvé un four de cuisine : quelqu’un est allé abandonner une cuisinière sur la rive du lac, plutôt que de se rendre à l’éco-centre. Évidemment, quand on fait une chose pareille, on n’a aucune vision des conséquences que ça a, pour soi, pour autrui, pour la planète et les autres organismes, des plus petits aux plus grands. On pourrait dire que c’est une forme de nihilisme. Il va sans dire que c’est une vue dangereuse.


Le nihilisme entretient aussi l’idée que tout s’arrête à la mort. Si c’est notre philosophie, on peut vivre n’importe comment… Si tout est fini une fois qu’on rend notre dernier souffle, il n’y a rien de bien grave; on n’a pas à se soucier de quoi que ce soit au-delà de notre petit confort immédiat ou, au mieux, de celui de notre famille. Le spectre de l’individualisme borné n’est jamais loin, tout comme celui d’une forme contreproductive de cynisme. Un terrain glissant! (En fait, une saine dose de cynisme peut parfois s’avérer utile sur la voie, mais ce n’est pas ce dont on parle ici.)


Pour simplifier, on peut dire que le nihilisme, c’est un rejet de la spiritualité. Un exemple fréquent est de penser que la prière n’a aucun effet. Pourtant, on sait bien que si quelqu’un prie – quelle que soit sa tradition religieuse – cela aura à tout le moins un effet sur son propre esprit. Si cette personne prie avec le cœur ouvert et une démarche positive, il est indéniable que cela aura une influence sur sa propre intériorité; et à partir de là, cela aura probablement une incidence sur le monde autour d’elle. On ne peut présumer de l’ampleur de cet effet « environnemental », qui ne sera pas nécessairement perceptible; mais il faut reconnaître qu’il y a un enchaînement de causes et d’effets. Un principe d’interdépendance entre en jeu. Rejeter tout en bloc et affirmer que la prière n’a aucun effet parce qu’on ne le voit pas directement par nos sens est une perspective nihiliste. Une autre idée répandue de nos jours – matérialisme scientifique aidant – est d’estimer que l’esprit se résume au cerveau : vouloir tout expliquer par l’action des neurones est illusoire; c’est une vue étroite qui implique un rejet de la spiritualité intangible et subtile.


Donc d’un côté, il y a l’éternalisme, et de l’autre, le nihilisme. D’un côté, on pourrait avoir une forme de pensée magique, et de l’autre, une forme de défaitisme. Ces deux pôles sont également très marqués dans notre rapport à la mort : soit on s’attend à rester fondamentalement la même personne – c’est une attitude éternaliste –, soit on croit que l’esprit meurt en même temps que le corps, ce qui est une vision nihiliste.


Pour le bouddhisme, la plupart des religions, qui sont théistes, penchent généralement du côté de l’éternalisme. Ce n’est pas une affirmation condescendante, pour au moins deux raisons. La première est que le bouddhisme reconnaît que nous avons tous ces tendances, qui font carrément partie de la condition samsarique; la deuxième est qu’il estime que tant qu’à errer, il vaut mieux vaut errer du côté de l’éternalisme, parce qu’au moins, de ce côté-là, il y a de l’espoir, et la possibilité de cultiver des qualités positives.


Vient maintenant un point clé : il n’y a pas que « les autres » qui adoptent ces vues extrêmes.


En fait, si on observe notre propre expérience, en restant parfaitement honnête, on se rend compte qu’on éprouve tous des variantes des ces deux tendances – éternalisme, nihilisme. On ne reconnaîtra pas nécessairement les cas de figure que j’ai décrits, et il est probable qu’une tendance particulière prédomine chez nous, mais le bouddhisme enseigne qu’on est ballotés de l’un à l’autre. On oscille entre l’espoir et la crainte. On espère qu’on va trouver la clé, l’ingrédient secret qui nous rendra bien dans notre peau à tout jamais, et qu’on vivra happily ever after; et soudain, on tombe dans le défaitisme, on se demande « À quoi bon? Pourquoi suis-je toujours déprimé ou anxieux, même si j’ai prié et fait un peu de méditation? » Ou encore, « Il y a tant de problèmes dans le monde, je n’arriverai jamais à faire quelque chose de vraiment constructif! », ce genre de choses. Même quand on éprouve du plaisir, il arrive que ça soit douteux, puisqu’empreint également d’une forme d’illusion. (Comme on l’a mentionné dans notre rencontre précédente, ça ne veut pas dire que la joie n’a pas sa place sur le chemin.)


Le bouddhisme considère que l’éternalisme et le nihilisme – y compris toutes les variantes qu’on peut regrouper sous ces termes génériques – sont deux extrêmes. Extrêmes dans la mesure où ils ne fournissent pas une définition complète ni adéquate de la réalité; ce n’est toujours qu’une partie de l’histoire, et souvent cette partie de l’histoire est complètement faussée.


Donc tantôt on s’attache à l’illusion de la permanence de notre vie, de notre personnalité ou de quoi que ce soit d’autre qu’on espère durable; tantôt on rejette la spiritualité, ou ses composantes plus subtiles; et régulièrement l’on est balloté entre l’espoir et le défaitisme, entre l’exaltation et la dépression… Quand on réalise qu’on passe tout le temps de l’un à l’autre, que ce va-et-vient est étourdissant et que les résultats sont insatisfaisants, on cherche un chemin. Mais même une fois sur le chemin, ça continue! La différence est qu’on apprend à reconnaître, à atténuer et à dissoudre ces extrêmes; les hauts et les bas sont moins abrupts et l’on navigue avec de plus de plus en plus de clarté et de discernement. La santé fondamentale se fait jour.


Pour éviter l’abstraction, je donnerai deux exemples de la façon dont on peut personnellement souffrir de ces deux extrêmes.


Le premier exemple est celui d’un chagrin d’amour. Imaginons qu’on soit en relation avec quelqu’un depuis six mois, cinq ans, trente ans, qu’importe, et qu’on ait une rupture. Différents scénarios sont alors possibles.


Nous pourrions nous cramponner à l’illusion de la permanence : on espère que la relation perdure à jamais; on cristallise alors la relation, la conception qu’on a de l’autre et la conception qu’on a de soi-même, comme si tout cela était permanent et n’allait jamais changer, et on s’y attache. Si on fait ça, c’est une forme d’éternalisme; et l’on souffre.


Un autre scénario serait de perdre confiance en notre capacité à aimer, et en notre capacité à être aimé. On voit souvent cela, dans les peines d’amour. On peut alors tomber dans une forme de matérialisme scientifique qui résume absolument tout à de petites connexions dans le cerveau, comme si toute la réalité s’y limitait; « ah! tout ça, ce n’est que le jeu des hormones; c’est purement animal; l’amour, c’est de la foutaise, il suffit de rencontrer quelqu’un qui a les hormones alignées avec les tiennes au bon moment ». On risque alors de renier notre propre potentiel de tendresse, ce qui n’est pas très éloigné d’un rejet de la spiritualité; ce scénario aussi mène à la souffrance.


Et si je me dis « bon, assez souffert! », et que je me relance à la recherche d’une autre relation amoureuse, mais avec l’idée que la prochaine va durer à tout jamais, ce n’est guère mieux : j’entamerai une autre relation sur la base d’une illusion éternaliste qui prépare le terrain à des souffrances futures.


Ça ne veut pas dire que tout est fichu et que ne devriez pas aspirer à tisser des relations saines ni consacrer des efforts à votre couple! Le problème, c’est l’attachement et les illusions. C’est un peu comme quand on arrive au bout de notre vie : qu’on ait 30 ans ou 108 ans, si on s’est toujours attaché à l’idée qu’on n’allait jamais mourir, on va trouver ça difficile.


Le deuxième exemple, personnel cette fois, c’est celui du quartier de Sillery, à Québec. Je vous en donne une vision un peu caricaturale, mais je cherche à montrer qu’il faut ramener la théorie à notre expérience personnelle : c’est une façon essentielle d’étudier et de réfléchir aux enseignements que de voir comment ils s’appliquent aux situations qui vous causent de la souffrance.


Pendant des années, j’ai rêvé d’habiter dans ce quartier magnifique, communément appelé le « faubourg ouvrier ». Adolescent, alors que je traversais une période pleine d’angoisse, mon père m’a emmené faire une promenade. Nous avons débouché dans ce quartier à un moment où, conversation père-fils aidant, j’ai ressenti en moi un sentiment d’ouverture. Vous savez, ces moments où l’on se sent plus léger, où des perspectives se dégagent… Ça a coïncidé avec la découverte de ce quartier et de ses espaces naturels. Je m’étais dit, « wow, j’aimerais habiter là un jour ».


Plus d’une quinzaine d’années plus tard, ma copine et moi avons eu la chance d’emménager dans l’un des rares logements locatifs de ce quartier, un appartement superbe, en parfaite adéquation avec nos besoins et notre sensibilité. Or, après quelques années de contentement, des chantiers de construction ont fait surface tout autour – quelle que soit la direction dans laquelle je pars me promener, je tombe presque immédiatement sur un chantier. Les espaces naturels rétrécissent comme peau de chagrin, les terres patrimoniales sont utilisées pour ériger des condos, il y a beaucoup plus de voitures et de bruit, etc. Évidemment, ça suscite un sentiment de claustrophobie : tu as l’impression qu’on empiète sur ton territoire, qu’on dévore sans vergogne quelque chose que tu aimes tendrement.


Ma situation mentale pourrait alors se figer autour d’une position éternaliste : en m’attachant à l’illusion que la maison, la ville ou le quartier que j’ai choisi va toujours rester tel quel, la souffrance est inévitable.


Je peux aussi réagir en sombrant dans le défaitisme. Par exemple, en allant me balader, je pourrais rester dans l’énergie de la frustration et pester sans arrêt contre les chantiers, le bruit, la densification urbaine… Si je me complais dans ces émotions contreproductives et que, ce faisant, je fais abstraction de la possibilité – toujours présente – de renouer avec la bonté primordiale et la sagesse du Dharma – qui est une sagesse vraiment ouverte –, on pourrait dire que c’est une tendance nihiliste; et je souffre.


Le but est donc de trouver un chemin et une pratique qui mènent au-delà de ces deux extrêmes. Ce qu’on appelle la voie du milieu. Nous l’explorerons davantage à d’autres occasions, mais j’aimerais tout de suite préciser une chose.


Dans une autre rencontre, j’ai mentionné que quand les bouddhistes se méfient des émotions conflictuelles, ils ne disent pas qu’on doive tout réprimer, tout refouler, et prétendre que tout va tout le temps bien; il ne s’agit pas non plus de se transformer en robots ni de devenir complètement indifférents, passifs au point de ne jamais rien dire ou ressentir. Ce n’est évidemment pas le but. Eh bien, il y a ici une réflexion analogue. Je tenais à mon deuxième exemple – à propos du développement sauvage d’un quartier paisible, avec ses camions bruyants et ses coupes d’arbres –, puisqu’il connote aussi des changements écologiques, ou climatiques. Et je tenais à amener une nuance importante : le bouddhisme n’encourage pas non plus l’inertie. En fait, l’apathie et l’indifférence relèvent de l’ignorance; autrement dit, ne jamais vouloir s’impliquer n’est pas considéré comme quelque chose de positif. Au contraire, on cultive un fort sentiment de fraternité et de responsabilité universelle.


Quoi qu’il en soit, au-delà des considérations philosophiques et de la terminologie, sachez que la pratique simple et régulière de la méditation assise aide à comprendre ces deux pôles que sont l’éternalisme et le nihilisme. Elle nous aide à les voir en nous, et à entrevoir d’autres possibilités. (Je parle de possibilités au pluriel, parce que le « milieu » n’est pas un point fixe.) Autrement dit, la méditation permet de guérir notre relation avec le monde; elle nous rend plus souples. Pour l’instant, on vit dans le monde tel qu’on l’imagine; on appose constamment des couches et des couches de concepts sur les phénomènes; mais on peut éventuellement avoir une relation plus fraîche, plus directe avec le monde. On peut aussi mieux apprécier ce monde; quand des choses clochent, on est mieux à même de voir s’il nous faut agir ou pas, et quand il nous faut agir, on peut mieux discerner l’action la plus adéquate compte tenu des circonstances.


Comme chaque fois qu’on emploie des mots qui se terminent par « isme » – éternalisme, nihilisme, etcétéra –, évitons de tomber dans l’abstraction et de nous satisfaire d’une compréhension purement cérébrale. Dans l’histoire du bouddhisme, certains grands maîtres étaient des érudits qui ont passé une bonne partie de leur vie dans des universités monastiques; mais il y a aussi des gens qui n’avaient pas d’éducation formelle, et qui ont pourtant atteint de hautes réalisations spirituelles. Donc, vous n’avez pas nécessairement besoin de vous exprimer comme un dictionnaire. L’important est de ne jamais négliger la pratique.


D’ailleurs, je vous confie un petit devoir. Quand on souffre – et vous conviendrez que ça arrive souvent! – posons-nous des questions. Ça fait aussi partie du chemin. Investiguez. Mais changez d’angle; changez d’approche. On a l’habitude de cogiter : on réfléchit intensément en souhaitant échapper à nos problèmes. Cette fois, n’essayez pas de trouver tout de suite une solution, ce qui est un brin agressif. Le but n’est pas de fuir l’inconfort, mais de se servir de sa sagesse naturelle qui tranquillement éclot – grâce, entre autres, à la méditation – pour aiguiser ses facultés de discernement et se demander, « pourquoi est-ce que je souffre? Je m’emporte parce qu’un type m’a fait un doigt d’honneur sur la route, mais est-ce vraiment la cause de ma souffrance? » Peut-être que oui, peut-être que non! On trouve des éléments de réponse très intéressants, au fil du temps. Donc, plutôt que de repousser ce qu’on suppose être la cause de notre inconfort, investiguons. Il ne s’agit pas de se taper sur la tête et de se blâmer, « tout est de ma faute! », mais simplement de garder l’esprit ouvert. Demandez-vous, « si je souffre aujourd’hui, ou cette semaine, ou dans ma vie, y a-t-il un lien à faire avec ce que Vincent nommait l’éternalisme? Est-ce que je m’attache à l’idée de permanence d’un phénomène qui par nature ne peut l’être? Ou est-ce plutôt attribuable à une tendance nihiliste? Suis-je en train de rejeter des possibilités sous prétexte que je ne les vois pas avec mes yeux? » Par exemple, si je perds confiance en mes capacités de méditant, il se peut que je flirte avec le nihilisme, ou avec une forme de matérialisme : n’ont alors de valeur pour moi que les résultats tangibles, quantifiables. Il faut reconnaître ces tendances et les mettre en lumière.


La vue bouddhiste qui pourfend les extrêmes intègre harmonieusement l’impermanence, l’interdépendance et la shunyata. Ce dernier thème, souvent traduit par « vacuité » (mais qui connote davantage une « ouverture » qu’un pur néant, qui serait nihiliste), est extraordinairement riche et nuancé. L’interprétation peut varier selon les contextes, et les méprises sont courantes; c’est pourquoi il faut procéder graduellement et être bien accompagné.


En somme, à combiner l’étude du Dharma, la réflexion – qui consiste notamment à s’efforcer de comprendre le sens de ce qu’on étudie et la façon dont cela s’applique à notre propre situation – et la méditation, on découvre petit à petit comment éviter les positions extrêmes et on peut alors cheminer vers toujours plus de clarté. En outre, pour le bouddhisme Mahayana, cette composante de sagesse n’est jamais dissociée de la compassion : on cultive l’une et l’autre conjointement.


En guise de complément, je vous invite à visionner ce court extrait d’un enseignement de Thich Nhat Hanh. Par ailleurs, pour mieux comprendre comment la vue bouddhiste évite les écueils du nihilisme et de l’éternalisme, il est utile d’étudier les « quatre seaux du Dharma ». C’est le sujet central du livre N’est pas bouddhiste qui veut de Dzongsar Jamyang Khyentse; c’est un ouvrage drôle et provocateur, mais profond et éclairant.


Je vous remercie.


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